La Guerre de 14-18

INCORPORÉ "DE FORCE"

Après la défaite de Sedan en 1870, le traité de Francfort conduit à l'annexion de l'Alsace -Lorraine. Les Lorrains ont la possibilité de garder la nationalité française mais ils doivent quitter leur région avant le premier octobre 1872.

Les parents de Lucien étaient de petits paysans. Ils n'eurent pas d'autre choix que de rester dans leur village et par conséquent, devinrent allemands de même que les enfants, qui comme Lucien, vont naître pendant cette période d'annexion.

L’assassinat de l' Archiduc François-Ferdinand à Sarajevo le 28 juin 1914 va, par le jeu des alliances des pays, enflammer l'Europe et Lucien pris dans cette tourmente, voit son destin basculer bien au delà de ce qu'il pouvait imaginer, sans se douter qu'un second conflit, conséquence du premier, allait le rattraper, avec autant de violence et de cruauté.

Les jeunes Lorrains sont incorporés "de force" dans l'armée allemande.

Le terme "Malgré-nous" apparaît dès 1920, lorsque les associations d'anciens combattants alsaciens et lorrains employèrent cette formule pour mettre en avant le fait qu'ils avaient dû se battre, "malgré eux", contre la France. On estime à 380 000, le nombre de conscrits contraints à servir l'Allemagne et l'Empereur.

La plupart des jeunes incorporés comme Lucien sont envoyés sur le front de l'Est pour limiter les désertions.

Grâce à un état de ses services militaires, il est possible de retracer le parcours de Lucien :

- 3.8.1914 : incorporé au 1er dépôt de recrues du 157° régiment d'infanterie

- 28.4.1916 : passé à la 6° compagnie du même régiment

- 1.8.1916 : passé au 158° régiment d'infanterie

- 20.8.1916 : affecté à la 5° compagnie du 217° régiment d'infanterie de réserve

- 8.6.1917 : passé à l'ennemi, 15 km à l'Ouest de Tirgul-Okna ( Roumanie)

 

Campagnes :

- 20.8 - 14.9.1916 bataille de Kowel

- 17.2 - 8.6.1917 : campagne de position dans les Carpates à la frontière de la Transylvanie.

 

Pendant cette période, on peut imaginer, outre les dangers de la guerre, les conditions terribles que ces soldats endurèrent : la faim, le froid, les privations de toutes sortes, le traitement particulier pour les Lorrains, toujours surveillés car susceptibles de s'évader.

Lucien a vu la mort de près. Il racontait à ses petits-enfants avoir été enterré vivant suite à l’explosion d'un obus. Un de ses bras dépassant, il put être repéré et dégagé rapidement par ses compagnons. Il en resta sourd pendant un certain temps.

ÉVASION ET ENGAGEMENT VOLONTAIRE

Se trouvant aux avant-postes sur le front russe en Roumanie, Lucien réussit le 8 juin 1917 à déserter de l'armée allemande et s’évade. Pour les Allemands, il passe à l'ennemi et est considéré comme un traître.

 

C'est le début de la Révolution russe et la désorganisation du front. Pour pouvoir rentrer en France, il s'engage dans l'armée tchécoslovaque, composée de déserteurs de l'armée autrichienne. Cette armée fut regroupée à l'arrière du front russe et parvint en partie à s'embarquer à Mourmansk (sur la mer de Barentz au Nord de la Russie) pour se rendre en France afin d'y poursuivre la lutte contre l'Allemagne. Arrivé au Havre après une escale en Angleterre, Lucien s'engage dans l'armée française où il rejoint le front dans l’artillerie lourde.

La grande majorité de la légion tchèque (67000 hommes) fut rapatriée par le port de Vladivostok (sur le Pacifique) pour les Etats-Unis via la Sibérie par le transsibérien et une odyssée, qui dura plus de deux ans.

Lucien fit partie du contingent de 450 hommes qui, sous les ordres du Colonel Guibiche réussit à remonter vers le nord et à s’échapper par Mourmansk. Ce périple de plus de 4000 kilomètres leur permit de rejoindre ce port où un navire anglais, le Huntsend, les rapatria en Angleterre.

L’armistice germano-russe est signé le 15 décembre 1917. Le traité de Brest-Litovk, ratifié le 3 mars1918 entre les gouvernements des empires centraux menés par l’empire allemand et la jeune république bolchevique, met fin aux combats sur le front de l’Est.

Les conditions de cette épopée russe en pleine Révolution sont effroyables : malnutrition, froid intense, transit dans plusieurs camps de prisonniers, convoyage en train ou à pied, troubles politiques entre Rouges et Blancs, jacqueries dans les campagnes.

Une lettre de la légation de la République tchécoslovaque à Paris en date du 31 octobre 1919, atteste de la présence de Lucien dans leur armée :

"Le chargé d'affaires de la Légation tchécoslovaque à Paris certifie par la présente que M. POUGUE a fait partie de l'armée tchécoslovaque en Russie du 15 septembre 1917 au 3 avril 1918, date à laquelle le détachement des volontaires tchécoslovaques envoyé de Russie en France, où Monsieur Pougué était enrôlé, est entré sur le sol français au port du Havre.

Les faits susmentionnés sont témoignés par les capitaines Dvoracek et Lisicky, se trouvant à ce moment à cette Légation, qui faisaient partie du même détachement."

Il reçut une distinction particulière en septembre 1933, la Croix de Chevalier de l'ordre du Lion Blanc pour "les mérites qu'il s'est acquis auprès de l’Etat tchécoslovaque" (équivalent de notre Légion d'Honneur).

 

Il obtint également la médaille des Evadés en 1927 : 

"Le Ministre de la Guerre

Certifie que Monsieur Pougué Lucien Emile, soldat de réserve au 403° régiment de défense contre aéronefs, a obtenu la Médaille instituée par la loi du 20 août 1926 pour le motif suivant : Lorrain, s'est évadé des lignes allemandes le 6 juin 1917 en Roumanie. S'est engagé dans l'armée tchécoslovaque et dès son rapatriement en France, dans l'armée française.

Cette concession comporte l'attribution de la Croix de guerre de 1914-1918 avec étoile de bronze."

Cette enveloppe jaunie par le temps et raturée de nombreuses fois avec plusieurs écritures et encres différentes, montre qu'elle a suivi un parcours quelque peu chaotique à la recherche de Lucien perdu dans ces contrées lointaines et en pleine désorganisation. Elle est libellée au nom de Lucien Pougué par un ami parisien à une adresse en Russie. Les ratures ne permettent pas de lire l'adresse exacte, qui aurait indiqué sa situation après sa désertion. Le cachet de la poste indiquant le 22 octobre 1917.

Malheureusement la lettre n'a jamais pu lui parvenir. Retour à Paris à son expéditeur le 12 juillet 1918. Cette lettre, dont le parcours dans toute l'Europe en temps de guerre dura 9 mois, aurait pu lui apporter un peu de réconfort et de baume au coeur en lui donnant des nouvelles de France et de sa famille. Pendant qu'une grande partie de l'Europe était en train de sombrer dans le chaos, les hommes continuaient à assumer des tâches aussi élémentaires que la distribution du courrier dans les zones de conflit.

NATIONALITÉ FRANÇAISE

Lucien est maintenant engagé dans une armée alliée ce qui lui permet de recouvrir la nationalité française. Un document du Ministère de la Justice de la République française l'atteste en date du 22 février 1920.

"Le Directeur des Affaires civiles et du Sceau, agissant par autorisation du Garde des Sceaux, ministre de la Justice, certifie que :

Monsieur POUGUE Lucien né le 8 octobre 1892 à Semécourt : ( Lorraine ) qui a contracté un engagement volontaire au titre d'un des régiments étrangers le 9 juillet 1917 et a, en même temps, manifesté la volonté d'acquérir la nationalité française, est devenu Français par application de la loi du 5 août 1914."

Cette reconnaissance équivalait pour lui à une seconde naissance.

Il dut se battre pendant trois longues années à son corps défendant pour obtenir enfin sa vraie nationalité.

 

Lucien, qui bénéficia de cette loi, était considéré comme étranger, bien que ses parents, nés avant 1870, aient été français. L'Alsace-Lorraine fut annexée par l'Empire allemand en application du traité de Francfort, signé le 10 mai 1871. Ces deux régions furent livrées à l’Allemagne du fait de leur position géographique. Pays frontière, où depuis des siècles les peuples se sont rencontrés et se sont battus. On s’en est servi pour faire la paix, pour finir une guerre qu’on ne pouvait plus continuer. L’Alsace et la Lorraine furent la rançon de la France et pendant quarante-quatre ans elles ont attendu, dans le silence et l’espoir, l’heure de leur délivrance.

Une clause du traité permet aux Alsaciens Lorrains la possibilité de conserver la nationalité française, s'ils quittent la région avant le 1er octobre 1872. Ils sont moins de 100 000 à pouvoir en bénéficier et opter pour la France.

Les parents de Lucien n'optèrent pas pour la France. Ils changèrent quatre fois de nationalité au moment des trois conflits franco-allemands et subirent deux annexions. Lucien, quant à lui, n'hésita pas une seconde à s'exiler lorsque les troupes allemandes envahirent à nouveau la France en 1940 pour ne pas retomber dans leurs griffes.

Un certificat de nationalité française datant de 1957 stipule:

Le juge du Tribunal Cantonal de Rémilly (Moselle) certifie, sur le vu des pièces suivantes :

1°) certificat de M. le Garde des Sceaux en date à Paris du 22 février 1920

2°) extraits des actes de naissance de l'intéressé, de son père et de son aïeul

que Monsieur Lucien POUGUE, chevalier de la Légion d'honneur, Maire de la commune de Rémilly (Moselle), y domicilié, né le 8 octobre 1892 à Semécourt ( Moselle), est français en vertu des dispositions de l'article 1er de la loi du 5 août 1914.

 

En effet, la preuve a été rapportée:

1°) qu'il a souscrit un engagement volontaire durant la guerre de 1914-1918

2°) qu'il avait la qualité d'Alsacien Lorrain, étant donné que son père Emile, né également à Semécourt, le 26 mars 1861 de Jean, né à Fèves (Moselle), le 1er février 1828, était français en vertu des dispositions de l'article 1er de la loi du 7 février 1851, et que lui et ses descendants, auraient été, en application des dispositions du Traité de Versailles, réintégrés de plein droit dans la nationalité française que M. Pougué Emile avait perdu par l'effet du Traité de Francfort.

 

Pour l'obtention de sa carte d'ancien combattant, Lucien, bien que Maire de Rémilly, devait encore justifier de sa nationalité française en 1957 !

Ce n’est qu’en 1973 que le ministre Pierre Mesmer décide de ne plus réclamer aux Alsaciens Lorrains désireux d’entrer dans la fonction publique, la fiche de réintégration dans la nationalité française de leurs parents ou grands parents nés avant le 11 novembre 1918.

LE RETOUR EN FRANCE

Dès le début de la guerre, le gouvernement français avait demandé aux Russes de faire bénéficier aux prisonniers alsaciens et lorrains d’un régime de faveur. Mais comme beaucoup ne parlaient pas français, particulièrement les Alsaciens, ils restèrent avec les prisonniers allemands et furent transférés au fin fond de la Sibérie.

Quelques notables alsaciens lorrains établis en Russie prirent la résolution de former un comité pour rechercher leurs compatriotes disséminés dans les camps de prisonniers.

Ainsi purent être rapatriés par Mourmansk, libre de glaces tout l’hiver, bien que situé au nord du cercle arctique, environ 5800 hommes entre 1916 et 1918. Six convois furent organisés. Lucien fit partie du dernier, dont le départ eut lieu le 22 mars 1918 sur un bateau anglais, le Huntsend. Après avoir contourné les côtes norvégiennes et fait escale en Angleterre, il est arrivé en France au Havre le 3 avril 1918.

Dès leur retour en France, les Alsaciens Lorrains rapatriés passent par un camp de prisonniers. A Saint-Rambert-sur-Loire on vérifie leur identité pour déceler d’éventuels espions allemands. Lucien est affecté au 88° Régiment d'Artillerie lourde et, en juillet 1918, il est dans la zone des combats mais cette fois-ci du côté de ses compatriotes.

On évitait de remettre ces soldats déserteurs au contact direct des troupes allemandes car, s'ils étaient fait prisonniers, ils risquaient la peine de mort.

En novembre, à l'Armistice, il se trouve à Arcis/Aube (30 km au Nord de Troyes) puis en occupation dans le Palatinat.

 

Soldat d'août 1914 à janvier 1919, il supporta quatre années et demie soit 1640 jours de guerre !

 

En janvier 1919, il entre à la Préfecture de la Moselle comme rédacteur. Il est nommé chef de bureau le 1er mars 1925 puis chef de division en 1938 (Direction de la 5ème division, créée par le Conseil Général de la Moselle quelques jours avant l'arrivée des troupes allemandes à Metz).

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